Nicolas Sarkozy et le déterminisme génétique

Sans y prendre garde, la candidat Sarkozy vient de lancer au plus mauvais moment pour lui, à deux semaines du premier tour des présidentielles, un sacré pavé dans la mare des libertés et des consciences individuelles.

Au gré d’une interview publiée dans le dernier numéro de Philosophie Magazine de mars 2007, il se fait l’apôtre de théories plus que dérangeantes, selon lesquelles notre environnement, notre éducation et surtout notre libre arbitre seraient de peu de poids face à notre programmation génétique. On comprend que depuis cet outing philosophique, tout soit mis en œuvre pour faire cesser la polémique encore modeste qui en résulte.

Six lignes seulement suffisent à circonscrire la pensée sarkozienne :

“J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a mille deux cents ou mille trois cents jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense.”

La désapprobation finalement la plus vive est venue de l’église catholique elle-même par la voix très autorisée de Mgr André Vingt-Trois, archevêque de Paris au micro de RTL : “Surtout, ce qui me paraît plus grave, c’est l’idée qu’on ne peut pas changer le cours du destin. C’est vrai quand on prend la perspective génétique, mais c’est aussi vrai quand on prend la perspective sociologique”. “Parce que dire que quelqu’un est pré-déterminé par la famille qui l’a entouré, par les conditions dans lesquelles il a vécu, ça veut dire que l’homme est conditionné absolument. Or pour l’église qui a foi en l’Homme, celui-ci est immanquablement libre de son destin.

Les propos de Nicolas Sarkozy ont un retentissement d’autant plus fort que, ces dernières années, la connaissance du génome humain a fait des progrès considérables. De cette connaissance, des applications positives ou négatives peuvent, comme pour toute découverte scientifique, être tirées. Jouer avec la génétique, en la modifiant ou simplement en la révélant, c’est un peu se prendre pour Dieu, en affectant à leurs propriétaires des destins, des comportements, des maladies. Il n’est pas rare d’ailleurs de voir des membres d’une famille touchée par une maladie génétique refuser de se voir révéler s’ils sont porteurs ou non de tel ou tel gène, conscients qu’ils sont de la difficulté de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. La meilleur réponse apportée au candidat de l’UMP, c’est un généticien, Axel Kahn, qui la donne lorsqu’il répond “qu’il n’y a pas de gène du destin malheureux”.

C’est bien là tout le cœur du débat. Les gènes nous prédisposent mais ne nous condamnent pas. Refuser ce postulat c’est s’ouvrir les portes d’un monde, un enfer, dans lequel la sélection prénatale ne serait que la seule issue.La question est éthique, philosophique et religieuse. La réponse apportée par Nicolas Sarkozy , jugée “glaçante” par François Bayrou, est d’autant plus surprenante qu’il s’était jusqu’à présent montré comme un défenseur des religions. N’avait-il pas déclaré dans son ouvrage de 2004 ( La République, les Religions, l’Espérance) que, “la place des religions dans la France de ce début de troisième millénaire est centrale” ?

Pour Axel Kahn, les choses sont claires : “La vision d’un gène commandant un comportement complexe tel que ceux conduisant à l’agressivité, à la violence, à la délinquance, à la dépression profonde avec dérive suicidaire, est ridicule et fausse”.François Bayrou, candidat centriste porteur de valeurs humanistes et chrétiennes, estime pour sa part, que les déclarations de M. Sarkozy ne peuvent être considérées comme fortuites mais qu’elles relèvent d’une ligne directrice constante. Il rappelle ainsi le projet de loi de ce même Sarkozy sur la prévention de la délinquance de 2006, qui voulait déja instituer chez les jeunes enfants un dépistage précoce des troubles de comportement.