Submerger le carbone dans les abysses, une solution ?

Imaginez un sac gonflable gigantesque en forme de saucisse capable de stocker 160 millions de tonnes de CO2 – l’équivalent de 2,2 jours des émissions mondiales actuelles. Essayez maintenant de vous imaginer ce contenant, de plusieurs kilomètres de long et d’un rayon atteignant jusqu’à 100 mètres, reposant doucement sur le fond marin à plus de trois kilomètres sous la surface de l’océan.

A première vue, cela pourrait sembler être de la science-fiction, mais il s’agit pourtant d’une idée sur laquelle se penche sérieusement David Keith, l’un des plus éminents experts au Canada en captage et en séquestration du carbone. D. Keith traite de ce sujet à la conférence annuelle de 2008 de l’American Association for the Advancement of Science, à Boston, dans une séance intitulée Ocean Iron Fertilization and Carbon Sequestration: Can the Oceans Save the Planet ?

“Il y a toutes sortes d’idées étonnantes pour lutter contre le réchauffement climatique qui sont totalement ridicules”, observe le chercheur, qui est titulaire d’une subvention du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et directeur de l’Energy and Environmental Systems Group de l’Institute for Sustainable Energy, Environment and Economy à l’University of Calgary. “Au premier abord, ces idées semblent farfelues, mais lorsqu’on les examine de plus près, avec la technologie d’aujourd’hui, il semble qu’elles puissent être techniquement faisables. Mais, ces idées en sont à leurs premiers balbutiements, car aucune étude de conception n’a encore été menée”, ajoute M. Keith, qui est également titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’énergie et l’environnement.

L’idée du stockage dans les océans a été proposée il y a plusieurs années par Michael Pilson, chimiste océanographe à l’University of Rhode Island, mais elle a vraiment pris de l’essor l’année dernière lorsque D. Keith a confirmé sa faisabilité avec Andrew Palmer, ingénieur en génie océanique de renommée mondiale à la Cambridge University. Par la suite, D. Keith, A Palmer et un autre scientifique de l’Argonne National Laboratory ont fait avancer le concept en rédigeant un document technique pour la 26e International Conference on Offshore Mechanics and Arctic Engineering qui a eu lieu en juin 2007.

D. Keith croit que cette solution pourrait constituer un complément utile au stockage du CO2 dans les formations géologiques, particulièrement pour le CO2 émanant de sources situées près des grands fonds.

Il estime néanmoins qu’il s’agit d’une solution viable étant donné que d’immenses parties des grands fonds sont constituées de vastes plaines. Dans ces plaines abyssales, on retrouve peu de vie, et l’environnement est plutôt anodin. “Si l’on se tient loin des pentes raides des plateaux continentaux, ces plaines constituent un environnement plutôt tranquille.”

Afin de pouvoir stocker le CO2 de cette façon, il faut capter le gaz aux sources industrielles ponctuelles et à la source des installations de production d’énergie, le comprimer en liquide et le transporter dans des pipelines qui s’étendent bien au delà des plateaux continentaux de l’océan. Lorsque le CO2 liquide est pompé jusqu’aux grands fonds, la pression intense et la température froide qui y règnent lui donnent une flottabilité négative. “Cette flottabilité négative est la clé, explique D. Keith. Cela signifie que le CO2 veut s’écouler vers le bas plutôt que de monter dans la biosphère.”

Il faut confiner le CO2 parce qu’il a tendance à se dissoudre dans l’océan, ce qui pourrait avoir une incidence négative sur les écosystèmes marins. Heureusement, affirme D. Keith, grâce à cette solution, le coût du confinement est relativement bas. Selon lui, les sacs peuvent être construits avec des polymères existants à un coût de moins de quatre cents par tonne de carbone.

Le véritable coût réside dans le captage du CO2 et son transport jusqu’aux grands fonds. “Si nous pouvons réduire ces coûts, observe-t-il, le stockage dans les océans pourrait être une option qui pourrait contribuer à réduire considérablement les émissions de CO2.”