Subprimes, marchés, inflation : retour sur un enchaînement

A l’été , lorsque deux fonds spéculatifs de la banque américaine Bear Stearns menacent de faire faillite, personne à Wall Street ne se doute que sept mois plus tard, la finance mondiale sera plongée dans l’une des plus graves crises de son histoire. Une crise dont Alan Greenspan, l’ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine (Fed), dit aujourd’hui qu’elle “sera la plus grave depuis la fin de la seconde guerre mondiale”. Comment en est-on arrivé là ?

L’étincelle des subprimes. Les fonds spéculatifs de Bear Stearns ont plongé à cause de crédits “subprimes”, des produits dérivés de prêts immobiliers à risque dans lesquels ils avaient massivement investi. Des millions de ménages américains modestes ont souscrit ces emprunts à taux variables, gagés sur la valeur des biens immobiliers pour un montant total de 1 200 milliards de dollars. Ces prêts ont été accordés par des sociétés de crédit hypothécaire avides de profits, peu regardantes sur la solvabilité des ménages. Lorsque les prix de l’immobilier se sont effondrés et que les taux d’intérêt ont grimpé, ces ménages ont été étranglés par les dettes. Entre-temps, les crédits subprimes ont été transformés (titrisés) en produits financiers complexes rachetés par les banques du monde entier. Le risque, que l’on croyait disparu, s’est ainsi retrouvé disséminé un peu partout. Après les fonds de Bear Stearns, les grands noms de la finance internationale, comme Merrill Lynch ou Morgan Stanley, sont ainsi touchés.

L’embrasement des banques. La crainte des subprimes se transforme en psychose. Les banques se soupçonnent les unes les autres de camoufler des subprimes. Les investisseurs redoutent qu’un établissement majeur ne soit gravement touché. Le nom de Citigroup, première banque des Etats-Unis, circule.

Ces soupçons seront confirmés, et même au-delà : Citigroup annoncera au total 21 milliards de dollars de dépréciation d’actifs. D’autres banques aussi prestigieuses seront aussi touchées. La facture des subprimes s’élève à ce jour à 150 milliards de dollars. Jusqu’où ira-t-on ? Le 14 mars, Bear Stearns est menacée de faillite. La Réserve fédérale décide d’intervenir, en facilitant son rachat par l’un de ses concurrents, JP Morgan, pour seulement 236 millions de dollars.

La panique des marchés. Depuis l’apparition des subprimes, les investisseurs sont de plus en plus nerveux. Sur les marchés interbancaires, les banques refusent de se prêter de l’argent. Certaines, comme la britannique Northern Rock en septembre, se retrouvent asphyxiées. Cette défiance se reflète sur les marchés d’actions, où les investisseurs redoutent la contagion aux banques européennes et asiatiques. Ils cèdent à la panique le 21 janvier, à l’annonce de nouvelles dépréciations. Les principales places boursières d’Europe et d’Asie plongent. La Bourse de New York, fermée, échappe au pire. Et le krach est évité grâce à l’action des autorités monétaires, de la Réserve fédérale américaine (Fed) et de la Banque centrale européenne (BCE) principalement. Elles injectent massivement les liquidités qui font défaut aux banques. La Fed, en complément, réduit drastiquement ses taux directeurs de 0,75 point. Elle ira plus loin pour relancer l’économie américaine et rassurer les marchés. Au total, les taux américains passeront de 5,25 % avant l’été  à 2,25 % fin mars .

Cependant, l’action de la Réserve fédérale américaine contribue à faire plonger le dollar sans juguler tout à fait la défiance envers les banques. Et si le marché d’actions surnage, les investisseurs lui préfèrent les matières premières (pétrole, or, blé…) considérées comme des valeurs refuges. Leurs prix flambent.

La crise dépasse alors clairement le cadre financier, l’envolée de ces prix affecte directement les industriels et les consommateurs tout en stimulant l’inflation. La hausse des prix, que l’on croyait disparue de nos économies, fait ainsi un retour inattendu, dépassant 3 % de part et d’autre de l’Atlantique. Les revendications salariales pointent, notamment en Allemagne. La spirale inflationniste se met en place.

La contagion à l’économie “réelle”. Si la sphère financière est l’épicentre de cette crise, elle est aussi le poumon de l’économie. Les banques, affectées par les pertes des subprimes, resserrent les vannes du crédit pour les ménages et les entreprises. Aux Etats-Unis où la population vit à crédit (le taux d’épargne y est négatif), le phénomène est dramatique. “Les Etats-Unis sont déjà en récession”, estime ainsi l’homme d’affaires milliardaire Warren Buffett. En Europe, les déboires de l’économie américaine, l’un des principaux débouchés pour les exportations, grippent une croissance déjà molle sans faire taire l’inflation. La stagflation, cauchemar des économistes et des banques centrales, menace.

Les pays émergents bousculés. Dans un premier temps, les pays émergents ont résisté. Les économistes évoquaient alors la théorie du “découplage”, soit l’indépendance de ces économies par rapport à celle des Etats-Unis. Mais depuis début 2008, la crise est si grave qu’elle chahute aussi ces marchés, même si leur croissance restera nettement supérieure à celle des pays occidentaux.

Comment sortir de la crise ? La solution pourrait être radicale, bouleversant même le modèle capitaliste américain. “Si la crise dure et s’approfondit, les solutions passeront forcément par l’Etat, qu’il s’agisse de créer un fonds de défaisance ou de procéder à des nationalisations provisoires de banques en difficulté”, estime Jean-Louis urope, Fed, Subprime, USA